Tout peut se répartir en parts de marché.
Désormais, on ne parle plus que de cela dans le meilleur des mondes économiques – et démocratiques, cela va de soi – possibles : les parts de marché.
Cela n’avait rien de très étonnant pour la viande de porc, la viande de bœuf, la viande de mouton, les poulets, la farine, le lait, le beurre, les œufs, les légumes, les denrées alimentaires en général, les vêtements, les maisons, les terrains, l’ameublement… Tous secteurs en proie à la spéculation.
Tout cela pouvait facilement s’acheter ou se vendre.
Mais actuellement le marché s’est insinué dans presque tous les domaines de la vie, par exemple, il y a les parts de marché de ce que l’on appelle pompeusement la « mobilité ». Dès lors, il ne faut pas s’étonner que les transports en commun que l’on considérait comme publics soient divisés en parts de marché. C’est le cas des trams, des trains, des bus, ne parlons pas des avions et des aéroports. Car derrière tous les grands investissements de l’état, des actionnaires sommeillent et proposent leurs services. Lorsqu’on n’en veut pas, ils n’hésitent pas à les imposer.
Il en va de même pour les grands secteurs que l’on considérait – à tort – comme faisant partie d’un patrimoine commun et utile à tous. La poste se décline maintenant en parts de marché, le téléphone, le gaz, l’électricité aussi. Même l’eau n’y échappe pas. Pourquoi pas l’air tant qu’on y est ! Ne pourrait-on pas le vendre, en bonbonne, au plus offrant en fonction de sa qualité ?
Les amusements pour petits et grands ont été eux aussi divisés en parts de marché. Quoi de plus naturel en somme, si vous voulez prendre votre pied au cinéma ou vous envoyer en l’air sur un manège ou dans un stade de foot, il est parfaitement normal que ces activités rapportent des fortunes aux groupes privés qui les financent, sinon qui investirait encore là-dedans !
Pour l’information en général, c’est pareil ! Elle est divisée en parts de marché que mesurent l’audimat de la radio, de la télévision ainsi que les tirages des grands magazines. Ainsi, il existe dans ce domaine des parts de marché du « gratuit ». C’est miraculeux ! Ces parts sont rentabilisées par la place qu’elles peuvent offrir à la pub. Donc il faut produire des informations qui plaisent et non celles qui dérangent. Qui amusent et non celles qui ennuient. Et ne venez pas nous parler d’informations sérieuses, les pisse-vinaigres et les partisans de la vérité à tout crin, n’ont jamais fait vendre quoi que ce soit…
C’est donc avec une joie non feinte que notre radiotélévision de moins en moins publique, nous annonce triomphalement que ses parts de marché ont sensiblement augmenté…
On parle de plus en plus souvent des parts de marché de l’industrie pharmaceutique, de l’industrie hospitalière, des homes pour vieillards, de la santé, etc. A quand les parts de marché de la vente d’organes ? Certains pays plus ouverts et plus avancés que nous, ont franchi le pas, ils y ont déjà pensé et s’investissent dans ces progrès irréversibles.
Des choses de plus en plus immatérielles se conjuguent en parts de marché également. Tels sont l’enseignement à tous les niveaux. Telles sont la littérature et plus généralement le livre qui se fête par des grandes foires, la culture et l’art, idem…
Des naïfs pourraient croire que les parts de marché sont égales entre elles et qu’il est très facile de les acquérir. Eh bien, non, justement ! Le jeu n’en vaudrait pas la chandelle. Comment serait-il possible de s’enrichir dans un pareil cas ?
Il est impératif que la valeur des parts fluctue sans arrêt. Et que l’on se batte comme des chiens pour les posséder, qu’on se les arrache ! Le monde serait tellement terne, s’il y avait de l’égalité partout, s’il n’y avait pas des gendarmes et des voleurs, des mafiosi et des saints, des voyous et des redresseurs de torts, des fraudeurs du fisc et de ceux qui paient leurs impôts, des petits malins et des gros idiots. Il faut du mouvement, de la diversité, de l’animation, des couleurs, que diable ! Et comme des grandes personnalités de l’Ouest l’ont dit si justement : Le spectacle doit continuer !
Et rien de tel qu’un grand marché pour nous offrir cette fête perpétuelle…