Il est notre seul souci, on ne pense qu’à lui, on se tue au travail pour lui, on le gonfle, on l’engraisse.

On le berce tendrement, on l’aime de toutes nos forces, il a remplacé toutes nos idoles, tous nos dieux, tous nos icônes, sans lui que ferions-nous, où irions-nous, que deviendrions-nous ?

Et il grossit, il enfle, il double de volume, il triple, il quadruple, toujours plus assoiffé, il nous pompe, il nous use… Mais nous en sommes ravis ! Nous surveillons sa croissance avec bienveillance et jamais nous ne récriminons à propos de ses exigences.

A toute heure du jour, journaux, radios, télévisions et internet, nous donnent ses bulletins de santé, s’inquiètent pour lui. N’est-il pas malade ? Ne fléchit-il pas ? Ne va-t-il pas s’effondrer ? Ne s’emballe-t-il pas ? Ne s’échauffe-t-il pas ? Ne se refroidit-il pas ? Ne subit-il pas des influences pernicieuses ou des effets pervers ? Quelles sont ses tendances du moment ? Quels sont ses frémissements ?

Il est l’objet de toutes les inquiétudes, de toutes les sollicitudes, des attentions, des applications, des diligences et des vigilances.

Des hommes et les femmes lui sacrifient tous leurs loisirs et le meilleur de leur vie. Ils se conduisent ainsi d’une manière héroïque.

Mais lui, tout à ses affaires, ne s’en soucie guère, il adopte vis-à-vis de ses serviteurs zélés, un mépris impérial, il avale, engloutit, absorbe, ingurgite, boit. Telle est la dure loi qu’il adopte vis-à-vis des plus faibles. C’est ainsi qu’il faut qu’il se réalise avec toute la plénitude souhaitable.

Pour lui des millions d’enfants et de pauvres gens meurent de froid, de faim, de soif, de besoin à tout instant sur la planète, mais cela lui importe peu. Un Dieu doit-il se soucier du sort de ses serviteurs ? Il a d’autres choses tellement plus importantes à faire. Prendre de l’embonpoint, avaler, avaler toujours avaler. Telle est sa loi, telle doit être notre loi et telle doit être notre foi.

Car il est d’une infinie sagesse, il s’autocontrôle, il s’autorégule parfaitement. Il nous prend par la main et nous guide à chaque instant. Et si nous ne savons pas où il nous mène, lui seul le sait. Grâce à lui et à lui seul, nous connaîtrons des lendemains qui chantent.

Tel est le grand marché, notre grand marché où toutes les richesses de notre planète se rencontrent et se croisent pour le plus grand bien de l’humanité !

Et tous les pauvres de la planète ne sont dans le triste état qui les caractérise que parce qu’ils n’ont pas encore compris ses bienfaits !

Ah ! S’ils avaient appris à investir, à créer des entreprises, à accumuler des profits, ils récolteraient enfin les plus beaux fruits du monde ! Des gens bourrés de bonnes intentions se chargeront de leur apprendre à le faire.

Notre gros bébé gourmand et joufflu a de la réserve : il enfante sans arrêt d’autres petits bébés gourmands et joufflus, pareils à lui, dont le seul but est de grossir, grossir, encore grossir. C’est comme un jeu de poupées russes.

A quoi vont-ils servir ? Cela n’a aucune importance ! Vont-ils satisfaire des besoins vitaux ? Bien sûr que non ! Ils se chargeront de créer de nouveaux besoins grâce au matraquage incessant de leur alliée incontournable : la pub ! Et quand ce sera fait, ils pourront, à leur tour, remplir leur mission… Quand ils auront tout pompé quelque part, ils partiront ailleurs !

Mais, comment est-ce possible ?  Un beau jour tout s’effondre, tout croule de toutes parts, les banques chancellent et découvrent sous leurs pas des gouffres insondables. A force de vivre à crédit on a consenti des dépenses inconsidérées. On a remboursé les crédits par d’autres crédits et ce, dans une chaîne sans fin. Les produits « toxiques » envahissent tout. Mais tout cela doit-il saper notre foi en lui ? Non, pas du tout ! Ce n’est qu’un des épisodes de la lutte du bien contre le mal.

Les prévisions de sa croissance ne sont pas toutes excellentes pour le  moment ? Qu’à cela ne tienne ! Les Etats n’ont pas le choix, il faut éponger les dettes et on verra bien plus tard… S’il faut choisir entre crouler tout de suite et crouler plus tard, eh bien, croulons plus tard ! Et tant pis si c’est plus grave encore. Surtout, il faut continuer à croire aux bienfaits du gros bébé, il faut continuer dans la même voie !

Car il n’est pas question de remettre en cause les dogmes de la liberté d’entreprendre pour le plus grand bien de tous !

Au nom du pèze, du fric et du saint grisbi… Amen !